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L’épuisement professionnel n’est pas une maladie : tartufferie ?

« Couvrez ce sein, que je ne saurais voir » - Le Tartuffe, Molière

Le chemin de la reconnaissance de l’épuisement professionnel en tant que maladie professionnelle inscrite au tableau des maladies professionnelles est parsemé d’épines.

Pourtant, une lueur d’espoir s’était allumée quand Agnès Buzin (ministre de la Santé) déclarait le 21 octobre 2017 dans Le Journal du Dimanche : « Jusqu’à quand l'assurance-maladie palliera-t-elle les défaillances du management au travail ? ».

La flamme de la bougie a rapidement été mise sous l’éteignoir le 1er février 2018 par l’Assemblée nationale, quand la proposition de loi introduite par un député de la France Insoumise a été rejetée sans qu’elle ne soit même soumise au vote.

Que nous dit-on, en gardant l’Académie de médecine en tête ? L’épuisement professionnel (ou « burn-out ») n’étant pas une maladie identifiée par la communauté scientifique internationale, il ne peut faire l’objet de la création d’un tableau de maladie professionnelle. Il ne figure ni dans la CIM10 (classification internationale des maladies de l'OMS), ni dans le DSM V (manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux publié par des psychiatres américains depuis plus de 60 ans).

Circulez, il n’y a plus rien à voir. Quand la science parle, il faut s’incliner.

Peut-être pourrait-on essayer de relever un peu la tête, comme Copernic s’entêtant à dire que la Terre tournait autour du Soleil, alors que la science du moment indiquait le contraire avec force.

En effet, la vérité scientifique d’aujourd’hui n’est pas celle de demain. La CIM10 classait l’homosexualité comme maladie.

Curieusement, l’OMS donne une définition de cette maladie qui n’existe pas : selon l'OMS, l'épuisement professionnel se définit comme « un sentiment de fatigue intense, de perte de contrôle et d'incapacité à aboutir à des résultats concrets au travail ».

Encore plus curieux, nos voisins belges, eux aussi très touchés par cette maladie fantôme d’épuisement professionnel, ont eu l’idée bizarre d’introduire la prévention de cette maladie qui n’existe pas, dans leur législation.

L’arrêté royal du 10 avril 2014 relatif à la prévention des risques psychosociaux au travail (Moniteur belge, équivalent de notre Journal Officiel, du 28 avril 2014) dans son article 3 indique :

« Art. 3.- Lors de l'analyse des risques réalisée conformément à l'article 8 de l'arrêté royal du 27 mars 1998 relatif à la politique du bien-être des travailleurs lors de l'exécution de leur travail, l'employeur identifie notamment les situations qui peuvent engendrer des risques psychosociaux au travail. Il tient compte notamment des situations qui peuvent mener au stress ou au burn-out occasionnés par le travail ou à un dommage à la santé découlant de conflits liés au travail ou de violence ou de harcèlement moral ou sexuel au travail ».

La recommandation de liste des maladies professionnelles du BIT révisée en 2010 destinée aux pays adhérant (la France est adhérente) est ainsi rédigée :

2.4. Troubles mentaux et du comportement
2.4.1. État de stress post-traumatique
2.4.2. Autres troubles mentaux ou du comportement non mentionnés à l’entrée précédente lorsqu’un lien direct a été scientifiquement établi ou déterminé par des méthodes conformes aux conditions et à la pratique nationales entre l’exposition à des facteurs de risque, résultant d’activités professionnelles, et le ou les trouble(s) mentaux ou du comportement dont le travailleur est atteint.


L’épuisement professionnel pourrait ainsi aisément s’inscrire dans cette recommandation pour le naïf non imprégné de la science médicale.

Nous nous trouvons dans une situation ubuesque dans laquelle la science a découvert les agents d’une maladie qui n’existe pas ! 

D’autant plus que les facteurs de risque de stress chronique provoqué par le travail sont clairement identifiés et utilisés par les professionnels de la prévention, notamment ceux qui interviennent sur les risques psychosociaux.

Le rapport Gollac sur le suivi statistique des risques psychosociaux, publié en 2011, issu des travaux d’experts internationaux ayant analysé la littérature mondiale (méta-analyse) sur les effets avérés des différentes contraintes organisationnelles, sociales et environnementales sur la santé, énumère les facteurs de risque (comme le prévoit la recommandation de l’OIT) de stress chronique professionnel. Les têtes de chapitre sont :

  • les exigences du travail,
  • les exigences émotionnelles,
  • l’autonomie,
  • les rapports sociaux,
  • les conflits de valeur,
  • et l’insécurité de la situation de travail.

Tous les éléments sont donc entre nos mains pour la constitution d’un tableau des maladies professionnelles. Hélas, là encore la science a parlé et non c’est non... Nous nous trouvons dans une situation ubuesque dans laquelle la science a découvert les agents (c’est sûr et scientifique) d’une maladie qui n’existe pas !

CIM 10 et tableaux des maladies professionnelles

Par pure curiosité, il est intéressant d’examiner certains tableaux, anciens et existants.

Le tableau n° 47 des maladies professionnelles répare, comme nous le disons dans notre jargon, les affections professionnelles provoquées par les poussières de bois.

Que dit notre précieuse CIM 10 sur cet agent ?

Code Z57 : difficultés liées à l'exposition professionnelle à la poussière


Très vague et imprécis mais cela n’a pas empêché le législateur, beaucoup moins frileux qu’en 2018, de créer ce tableau en 1967.

En fouillant un peu dans la CIM10, on déniche le code F43 : réaction à un facteur de stress et troubles de l’adaptation.

On se dit, comme l’alchimiste qui vient de découvrir la pierre philosophale ou comme Diogène dans son tonneau, eurêka (« j’ai trouvé ») la maladie validée par la science et dont je connais les « virus » (les facteurs de risque psychosociaux) depuis 2011.

Que dit la science, suivie comme un seul homme par les parlementaires ? Non c’est non !

L’épuisement professionnel ne peut faire l’objet de la création d’un tableau car ce n’est pas une maladie mais un syndrome.

Effectivement, l’épuisement professionnel provoque :

  • un syndrome anxiodépressif avec des particularités telles que la dépression et un diagnostic différentiel du syndrome d’épuisement professionnel ;
  • des troubles cognitifs sévères ;
  • des maladies cardio-vasculaires (de nombreux travaux épidémiologiques très sérieux, de plus publiés par beaucoup de non français, c’est dire le sérieux, ont démontré le lien entre le stress chronique et l’augmentation des coronaropathies et la survenue d’accidents vasculaires cérébraux avec un lien étroit entre ces AVC et le manque de reconnaissance, facteur connu de RPS) ;
  • des troubles métaboliques.

Les contempteurs de l’idée de la création d’un tableau des maladies professionnelles et de l'épuisement professionnel ont-ils raison sur ce point qui parait en effet déterminant ?

Quelles maladies sont réparées par le tableau n° 57 des poussières de bois que nous venons d’évoquer ?

  • des allergies (nez, yeux et respiratoires),
  • une fibrose pulmonaire,
  • le cancer de l’ethmoïde.

Des maladies ayant des codes CIM 10 différents : serait-ce un odieux syndrome irréparable ?

Prenons le tableau n° 1 (affections dues au plomb et à ses composés), introduit par le célèbre Georges Clémenceau en 1919, se fondant sur les travaux de Louis Tanquerel des Planches dont il fit sa thèse en 1834. Notons qu’il a quand même fallu 85 ans pour créer ce tableau.

Nous pouvons espérer que l’attente de la création du tableau de l'« épuisement professionnel » ou « stress chronique professionnel » ou « troubles de l’adaptation d’origine professionnelle », ces deux dernières maladies ayant l’avantage d’exister selon la science médicale ne sera pas aussi longue.

Revenons au plomb. Que répare-t-il ?

Il répare des pathologies extrêmement variées :

  • anémie,
  • colique au plomb,
  • néphropathie tubulaire, glomérulaire et tubulo-intertitielle,
  • encéphalopathie aigue et chronique,
  • neuropathie périphérique.

Nous constatons avec horreur que le premier tableau des maladies professionnelles ne répare pas une maladie mais des maladies différentes donc un syndrome.

La dépression n’existe dans aucun tableau des maladies professionnelles a récemment déclaré un éminent professeur, défendant l’impossibilité encore et toujours de créer un tableau de l'« épuisement professionnel ». Argument massue s’il en est.

Tel l’orpailleur cherchant une paillette dans le fleuve, explorons encore les tableaux des maladies professionnelles. Euréka, la dépression figure aux tableaux n° 22 : sulfocarbonisme professionnel, n° 24 : brucelloses professionnelles et n° 26 : intoxication professionnelle par le bromure de méthyle.

Encore un argument démonté.

Pourquoi créer un tableau alors que le système actuel (tableau complémentaire passant par le CRRMP) fonctionne très bien ?

Faire reconnaître une pathologie psychique en tant que maladie professionnelle est effectivement possible mais cela relève du parcours du combattant avec des appelés et peu d’élus.

  • première condition : être atteint d’une pathologie entraînant une incapacité permanente estimée à au moins 25 %, ce qui reste un taux très élevé même si l'on doit admettre que la situation s’est améliorée puisque ce taux était de 66 % il y a quelques années ;
  • seconde condition : prouver que cette pathologie est directement imputable à l'activité professionnelle habituelle de la victime due au travail. La charge de la preuve repose entièrement sur le salarié.

On peut considérer que la situation s’est améliorée depuis 2011 :

  • 2011 : 588 demandes de reconnaissances en maladies psychiatriques et 86 avis favorables (9,18 % des demandes) ;
  • 2016 : 2 298 demandes de reconnaissances et 563 avis favorables (24,49 % des demandes).

Si l'on examine attentivement ces chiffres :

  • en 2016 : 50 % des demandes ne passent pas le filtre du médecin conseil (ce qui contredit l’affirmation récente que passer d’un taux de 25 à 10% ne changerait rien) ;
  • en 2016 : les demandes ont été multipliées par 4.

Une dernière information récente de la CNAM informe que les accidents du travail « psychiques » reconnus en 2016 s’élevaient à 10 000, soit 20 fois le nombre de maladies professionnelles psychiques reconnues.

Un accident du travail répondant aux conditions du code de Sécurité sociale bénéficie de la présomption d’imputabilité, ce qui change tout puisque la charge de la preuve ne pèse plus sur les épaules des salariés.

Le salarié victime d’un épuisement professionnel et conseillé identifiera un événement accidentel dans un situation durable de stress chronique pour faire reconnaître sa pathologie.

Nous pensons que ces reconnaissances ne sont que des arbres cachant la forêt (les demandes de reconnaissance en maladies professionnelles ont été multipliées par 4 malgré les difficultés.

Nous sommes face à une épidémie avec des responsables prenant la posture des singes de la sagesse.

Combien les risques psycho-sociaux coûtent-ils à notre pays ?
« En 2014, l'EU-OSHA a publié une synthèse d'études sur le coût des risques psychosociaux. Les résultats illustrent la nécessité d'agir : la facture du stress au travail est exorbitante au regard des bénéfices que peuvent apporter les politiques de prévention. Les dépressions dues au travail coûtent 617 milliards d'euros par an ».

La même étude indique que le retour sur investissement de la prévention des risques psychosociaux est de 13 € pour un 1 € investi (le taux du livret est de 0,75 %), la population de l’EU étant de 512 millions d’habitants en 2017. Une estimation grossière du coût induit par les RPS en Europe serait de l’ordre de 1,2 milliard d'euros par million d’habitants. Le coût en France, toute chose étant égale par ailleurs, serait donc de 72 milliards d'euros. Somme exorbitante, voire effrayante.

Agnès Buzin (ministre de la Santé) semble être tout à fait dans le vrai concernant le poids énorme supporté par l’Assurance-maladie (assurance-maladie et assurance-invalidité).

Quelle partie de ce fardeau pesant sur notre économie est supportée par l’Assurance-maladie et invalidité ?

Calcul impossible ?
Dans un récent communiqué, la CNAM nous indique que des algorithmes sont capables d’identifier parmi les entreprises de plus de 200 salariés, celles qui ont un absentéisme hors norme et résultant de 3 pathologies : les TMS, les lombalgies et les RPS.

Pouvons-nous en déduire que les mêmes algorithmes seraient en capacité d’approcher plus près de la réalité du coût à la collectivité nationale des risques psychosociaux. Coût supporté par tous les Français, notamment par la CSG.

Pouvons-nous continuer collectivement à nous comporter comme les singes de la sagesse et à utiliser comme tapis (sous lequel on cache la poussière) le paravent de la science et continuer à affirmer mordicus que l’épuisement professionnel résultant du stress professionnel n’existe pas en tant que maladie ?

La création d’un tableau est indispensable pour que le monde professionnel prenne enfin conscience de l’épidémie à laquelle nous sommes confrontés. Condition sine qua non pour entamer une réelle démarche de prévention. Épidémie qui détruit les salariés et dégrade la productivité des entreprises.

Nous ne pouvons pas continuer d'entendre de la part de responsables d’entreprise que « sans stress, on serait tout mou » (authentique !) et entendre un autre responsable d’entreprise s’étonner que le plus performant des ses chargés d’affaires de l’un de ses établissements soit licencié pour inaptitude suite à un épuisement professionnel alors que ce même salarié tirait, dans l’indifférence générale, le signal d’alarme depuis deux ans sur sa charge de travail et son manque de reconnaissance.

Ce salarié est parti s’installer en tant qu’auto entrepreneur dans la nature, en Auvergne. Il a en fait suivi sa femme, qui avait pris les devants, pour le contraindre à sortir de cette situation qui les minait.

L’épuisement professionnel ne serait pas une maladie ? Donc créer un tableau des maladies professionnelles serait impossible ??

Il faut nous réveiller : la prévention de cette pathologie devrait être une cause nationale.

 

Entreprises : CFE-CGC,

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2 commentaires

2 commentaires

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9 mois

C'est un plaidoyer du bon sens

par Denis Garnier

Un article qui devrait se transformer en lettre à l'adresse du Ministre de la santé et de son premier Ministre. Si les arguments utilisés contre la reconnaissance du burnout étaient retenus pour alimenter le tableau des maladies professionnelles, le nombre de maladie reconnues serait divisé par deux ! Belle démonstration. Bravo !

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9 mois

Se cacher derrière le petit doigt

par Olivier Hoeffel

Merci beaucoup et bravo pour votre argumentaire/plaidoyer que je trouve fort percutant. Il s'agit qu'il puisse percuter celles et ceux qui se cachent derrière leur petit doigt et derrière des peurs : ouvrir la boite de Pandore, mécontenter le Médef, casser la croissance, ... Pour qui a un peu de mémoire, le même type d'arguments défensifs que vous mentionnez, relevant du déni, était utilisé dans les années 2000 à propos du stress au travail qui était censé ne pas exister, être une contamination de la sphère professionnelle par la sphère privée, ne pas s'appuyer sur une base scientifique suffisamment sérieuse, ... Je voudrais ajouter que ce sujet de la reconnaissance de la souffrance psychique au travail mérite d'être comprise de deux manières : 1/ la reconnaissance en MP ou en AT une fois que les dégâts à la santé sont là 2/ la reconnaissance (l'identification) de la souffrance au travail le plus tôt possible avant qu'il y ait dégradation jusqu'à affection psychique. La reconnaissance des affections psychique étant à coupler avec la prévention des RPS, la Qualité de Vie au Travail (QVT), le rôle du consommateur sur les conditions de travail et l'intégration des dimensions sociale et environnementale dans l'objet social des organisations. Lien vers mon article du jour : http://www.miroirsocial.com/actualite/15612/faut-il-etre-au-fond-du-trou-psychiquement-pour-esperer-voir-sa-souffrance-au-travail-reconnue Nul doute que l'imputation des vrais coûts aux organisations aurait (aura, pour être plus optimiste) un effet vertueux : celui de la volonté de réduire des coûts de non QVT (à l'instar des coûts de non qualité), à défaut de la préservation de la santé des salariés qui pourtant est un devoir juridique et moral de l'organisation et de l'employeur. Olivier Hoeffel Responsable Editorial de laqvt.fr

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