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Quels collectifs chez les travailleurs créatifs isolés ?

août 24 2017

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Les collectifs de travail sont réputés être en voie de disparition, ou du moins d’effritement. Ils seraient pourtant essentiels, selon de nombreux chercheurs spécialistes du travail, pour permettre la meilleure coopération possible entre professionnels et donc un travail de qualité. Ils seraient même un facteur protecteur en termes de santé au travail. Mais comment coopérer lorsque l’on est indépendant, du moins dans les faits, en tout cas isolé et/ou mis en concurrence ? Comment créer du collectif lorsque l’on n’échange pas au quotidien avec des collègues, que l’organisation du travail empêche ou freine les contacts et empiète ainsi sur le sentiment d’appartenir à une même communauté ? Comment, parfois, se mobiliser ? 

Plusieurs chercheurs se sont posé la question dans le cadre d'un colloque du Gestes qui s’est tenu les 22 et 23 juin dernier : Travailleurs individualisés, précarisés ou isolés : quelles coopérations ? Quels collectifs ?

Retour sur la première session qui portait sur les travailleurs créatifs isolés.

Distinguer l’appartenance à un collectif de la réalisation d’activités collectives.


La matinée du 22 juin portait tout particulièrement sur les travailleurs créatifs isolés et leur capacité, ou non, de créer du collectif. Pour Jacques Marc, chercheur en psychologie cognitive au département « homme au travail » à l’INRS, il faut distinguer « l’appartenance à un collectif de la réalisation d’activités collectives ». Ces dernières se traduisent notamment par un partage temporaire d’objectifs et de ressources. L’existence d’un collectif de travail, elle, implique le partage d’un destin professionnel commun et nécessite une certaine historicité pour exister. Toutefois, s’il vaut mieux faire partie d’un collectif que d’en être exclu, il ne faut pas perdre son coût de vue. En effet, l’intégration au sein d’un collectif de travail induisant souvent un certain formatage et, dans certains cas, il peut aussi se révéler une prison, quand les individualités peinent à s’exprimer. Au sein d’un collectif, le salarié doit, en contrepartie, pouvoir conserver sa capacité à être et à agir seul. Un tel isolement n’est pas forcément une mauvaise chose. Choisi, il peut même être « un signe de maturation » et d’autonomie. La personne conserve un pouvoir d’action et ne subit pas l’isolement. Cependant, les difficultés apparaissent lorsque la situation dérive jusqu’à devenir hors de contrôle. Le salarié isolé s’approche alors de « sa frontière bruyante » de fonctionnement, ce qui se traduit par un nombre en augmentation de défaillances, d’erreurs et de conséquences diverses pour lui en termes d’effets délétères sur sa santé. Lorsqu’une telle limite est atteinte, l’isolement devient progressivement subi et plus maîtrisé. Pour reprendre le contrôle de la situation, le salarié doit alors remobiliser, souvent dans l’urgence, le collectif dont il s’était éloigné afin d’être de nouveau en mesure de réaliser son travail, d’accéder aux ressources pouvant être fournies par ce collectif. Si malgré ses tentatives de récupération, la perte de maîtrise perdure, les atteintes à la santé deviennent de plus en plus manifestes. Progressivement épuisé, le travailleur tend à devenir plus « passif », ce qui se traduit notamment par l’abandon de sollicitations en direction de ses collègues. Dans ce contexte, le sentiment d’isolement se mue en sentiment de solitude plus pathogène, affectant le sens du travail, mais parfois aussi les fondements de sens de l’existence du salarié. Du point de vue de la prévention de cette forme d’exposition, un objectif revient à identifier les assistances à mettre en place afin de limiter une évolution aussi négative. En d’autres termes, il s’agit de conjuguer le désir d’autonomie et la capacité à être seul des salariés avec la possibilité d’avoir accès à une assistance en cas de nécessité.

Quand les « nouveaux tâcherons créatifs » se réunissent : un collectif ?

La recherche de terrain de Jean-Pierre Durand, professeur de sociologie à l’Université d’Evry, sur les « nouveaux tâcherons créatifs » a porté sur une vingtaine de personnes travaillant dans la publicité, l’audiovisuel, le graphisme, le journalisme ou la création de sites web. Les entreprises étant confrontées à l’expérience de l’impossible « rationalisation du travail intellectuel et créatif », elles s’engagent dans des rapports marchands avec des prestataires (autoentrepreneurs, intermittents du spectacle, graphistes de la Maison des artistes…), qui se trouvent mis en concurrence. Résultat : tous ces professionnels ont beau se retrouver au quotidien dans un même studio ou un atelier, il serait pour autant difficile d’y observer un véritable collectif.

Réinvention du capitalisme dans la création.  En effet, pour le sociologue, quand bien même se retrouveraient-ils régulièrement, notamment pour échanger des informations et « s’entraider », il s’agirait en réalité plutôt d’un « jeu qui consiste à faire semblant d’échanger des informations stratégiques ». Plutôt que de collectif, Jean-Pierre Durand préfère parler de « juxtaposition de travailleurs individuels ». « On ne donne à l’autre que si l’autre donne », poursuite le sociologue, qui analyse cette forme particulière de travail comme étant une « réinvention du capitalisme dans la création », avec une soumission formelle du travail au capital qui n’est pas sans rappeler les formes pré-capitalistes des siècles précédents.

Des formes émergentes de collectifs chez les indépendants ?

D’autres intervenants ont cependant porté une analyse plus nuancée, s’appuyant sur trois recherches qui ont ensuite été présentées : celle, en cours, de Cindy Felio (Université Bordeaux Montaigne) et de Jean-Yves Ottmann (Université Paris-Dauphine) sur le portage salarial menée dans le cadre d’un programme de recherche du laboratoire Missioneo, celle de Cindy Felio sur les espaces de co-working menée  avec Sarah Mokaddem (Université de Bretagne occidentale, IAE Brest) toujours dans le cadre du laboratoire Missioneo et enfin   celle de Mélissa Boudes (Université Paris-Dauphine) sur les coopératives d’activité et d’emploi (CAE), portant tout particulièrement sur Coopaname.

Des échanges informels sans forcément attendre de retour.

Tous se sont penchés sur les travailleurs indépendants, même s’ils ne sont autonomes que dans les faits et que leurs statuts divergent et ont identifié des formes partielles de collectifs : dans les CAE, à travers un pot commun, des services mutualisés ou encore une solidarité informelle (liens par affinités) ; dans la société de portage à travers la relation nouée entre salariés permanents et « indépendants portés » ; et enfin dans les espaces de co-working, où les salariés sont nombreux, autour des services en lien avec la vie des indépendants (formations, conférences…) ou du rituel de l’apéritif hebdomadaire et la constitution parfois d’une « sorte de communauté par affinités, complexe à bien nommer » selon Cindy Felio. Selon elle, ces échanges informels ont lieu « sans forcément attendre de retour ». Sur les trois terrains, par ailleurs, les chercheurs ont repéré de nombreuses discussions autour de l’organisation du travail (surtout dans la société de portage), de la mise en débat du travail (plutôt dans la CAE, où est critiqué le lien de subordination dans le salariat classique), ou encore sur les statuts à adopter (en espace de co-working, où sont par ailleurs régulièrement évoqués des conflits éthiques et de valeur dans la vie professionnelle précédente). Quoi qu’il en soit, ces formes de collectifs se constituent au-delà de ce qui était « prescrit, attendu ou acheté » selon Jean-Yves Ottmann. Dans la société de portage, les salariés permanents prendraient véritablement soin des « indépendants portés », dans les CAE, l’objectif serait, selon Mélissa Boudes, de passer du rôle d’usager à celui de « coopérateur », et enfin, dans l’espace de co-working, les « clients » ne le resteraient pas longtemps, cherchant à s’approprier les lieux, à être force de proposition et à participer aux rites d’organisation d'ateliers, conférences etc. Bien des co-workers accordent d’ailleurs beaucoup d’importance au lieu et n’hésitent d’ailleurs pas à soigneusement choisir leur espace en fonction de leur philosophie et de leurs valeurs, souvent affichées.

Jean-Yves Ottmann a cependant soulevé quelques ambiguïtés dans ces collectifs partiels. En effet, nous ferions face à une forme de « consommation du collectif », auquel on ne ferait appel que lorsque c’est nécessaire. Rien à voir, donc, avec le « collectif-contrainte ».

Entreprises : GESTES,

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